Deux novembre: l'innocence volée
Je me souviens de ce jour comme si c'était hier. D'ailleurs, est-il possible, seulement imaginable d'occulter pareille horreur, de l'effacer un bref instant de sa mémoire ? C'était par une triste et froide journée d'hiver, un deux novembre, il y a maintenant presque sept ans. Depuis plusieurs semaines, l'hiver s'était installé, précocement, il est vrai. Les feuilles, soufflées par la bise glaciale, étaient tombées presque intégralement en quelques jours seulement. Les premiers flocons avaient même recouvert la ville de son beau manteau blanc. Les enfants, peu habitués à cette neige en cette période automnale, avaient pris d'assaut la plupart des rues en pente.. Qui sur leur luge, qui sur de modestes sacs de plastique, la jeunesse insouciante se laissait glisser au bas des pentes, le coeur léger, le rire aux lèvres. Ils ne couraient aucun danger, les chaussées étant impraticables, les automobilistes les avaient désertées. La ville appartenait aux enfants pour quelques heures au moins, leur donnant un sentiment de grande puissance. Ils étaient les rois du monde ! C'est ce jour-là que les grands yeux verts de ma petite soeur Alicia se sont définitivement clos. Ce matin-là du 2 novembre, les écoles étant fermées, ma soeur comme les autres enfants était tout excitée à l'idée d'aller jouer dans la neige immaculée. Ma mère avait dû insister et presque se fâcher pour que Alicia daigne prendre son petit déjeuner avant de rejoindre ses amis déjà dehors. Vers dix heures, enfin, munie de sa luge flambant neuve reçue pour son huitième anniversaire voici une quinzaine de jours, emmitouflée dans sa parka fuchsia, sa longue et chaude écharpe autour du cou, Alicia avait franchi le seuil de l'appartement pour la dernière fois vivante. Cet instant reste figé dans ma mémoire. Je me le repasse comme un leitmotiv. Il me hante. Plusieurs heures plus tard, les chiens pisteurs et la police allaient faire la macabre découverte de son petit corps sans vie, partiellement dénudé, recroquevillé en chien de fusil au pied d'un talus isolé. Lorsque à 11H45 mes parents n'avaient pas vu rentrer Alicia pour le repas, d'abord en colère devant ce qu'ils prenaient pour de la désobéissance, ils étaient vite devenus inquiets quand à midi et quart elle n'était toujours pas réapparue. Etait-ce de l'intuition ou ma sœur cadette avait-elle réussi à pénétrer mon esprit par delà la mort ? Toujours est-il que j'ai eu le pressentiment qu'il était arrivé événement sordide et irrémédiable à Alicia. Après avoir téléphoné aux parents des amis de ma soeur et être parti à sa recherche aux endroits susceptibles de l'y trouver, mes parents durent se résoudre à prévenir la police. Car à présent, il n'y avait hélas nulle place au doute: Alicia avait bel et bien disparu. J'avais si souvent vécu par le biais des médias les enlèvements et assassinats d'enfants arrachés à l'amour des leurs... Mais comment pourrait-on seulement imaginer une fraction de seconde que cela puisse toucher votre propre famille ? De combien sont les probabilités pour que votre soeur tombe entre les mains d'un de ces innommables pervers pédophiles avides de chair fraîche ? A la maison, impuissants, hagards et prostrés nous attendions le coeur battant, les mains moites, assis près du téléphone, osant à peine respirer dans l'espoir d'un appel salvateur nous apportant la bonne nouvelle qu'Alicia avait été retrouvée, égarée mais saine et sauve. Le repas de midi avait fini par refroidir, intact dans ses marmites. Le couvert, non desservi, n'attendait plus que ses hôtes. Le tic-tac incessant de la pendule poursuivait sa triste mélodie. Le temps défilait inexorablement mais, pour nous, tout s'était arrêté. Quand à 17H45 la sonnette de la porte d'entrée a retenti nous faisant tous sursauter dans un bel ensemble, nous étions à des années lumière d'imaginer que la mort s'était invitée à notre porte. Comme dans un brouillard, je revois mes parents se diriger vers celle-ci, l'ouvrir et accueillir les deux policiers au visage décomposé qui se tenaient sur le pas de la porte. Dans un hurlement de bête blessée, je revois ma mère s'évanouir et s’effondrer à l'annonce de la terrible nouvelle, mon père essayant vainement de la retenir avant que son corps ne heurte lourdement et violemment le plancher. J'entends encore la sirène stridente de l'ambulance l'emportant vers l'hôpital où elle dû rester durant plusieurs jours dans un état semi-végétatif, droguée par les calmants et antidépresseurs qu'on l'obligeait à ingurgiter. Le soir, à la télévision, on n’évoquait plus que le destin tragique de la petite fille qui avait été retrouvée morte après avoir été violée". Au collège où j'avais repris les cours après être restée cloîtrée plusieurs jours à domicile, on m'évitait comme si j'étais le messager de la mort. C’était le moindre de mes soucis, je n'avais de toute façon aucune envie de parler à quiconque. Mes notes étaient en chute libre. A la maison, je restais terrée dans ma chambre n'en sortant que pour manger et me laver. Mon père qui paraissait avoir vieilli de cinquante ans en peu de temps se réfugiait dans son travail où il semblait s'éterniser. La vie semblait nous avoir tous abandonnée. Aujourd'hui, presque 7 ans plus tard, nous avons enfin réussi à surmonter cette épreuve. Nous allons tous mieux mais plus jamais notre vie ne sera aussi heureuse comme avant ce 2 novembre où un voleur d'innocence nous a pris à perpétuité Alicia. Puissent tous ces anges partis bien trop tôt reposer en paix...
CHRISTEL GAYOL A OULLINS, LE 05/03/05